Les émotions en formation, accompagnement et intervention
Christine Delory Monberger pose la question suivante dans Éprouver le corps, corps appris, corps apprenant ; publié aux éditions Ères en 2016 : « Existe-t-il vraiment un savoir de vérité que l’on peut transmettre « sans état d’âme », c’est-à-dire sans engagement de soi, de ses émotions, de ses sentiments ? »
Ce qui m’a amené à questionner ce sujet est le repérage souvent difficile de la frontière entre accompagnement professionnel et thérapie. C’est une question d’éthique professionnelle. La délimitation que j’avais l’habitude d’utiliser est fondée sur la dichotomie entre le douloureux (domaine du thérapeute) et les ressources (domaine de l’accompagnement professionnel et du formateur).
La découverte, puis la formation à au modèle thérapeutique IFS m’ont amené à réviser quelque peu cette définition. Dans le cas de la formation comme de l’accompagnement professionnel, on sera essentiellement sur les registres de la pensée et du faire, néanmoins il est utile et même indispensable de prendre en compte les émotions positives comme négatives dans les situations de travail ou d’apprentissage pour permettre aux personnes d’atteindre leurs objectifs, les siennes en tant que formateur ou accompagnateur comme celles des apprenants ou personnes accompagnées.
L’accompagnement d’un groupe en formation ou d’une personne dans une démarche professionnelle, nous amène à mobiliser les ressources des personnes pour leur permettre d’atteindre des objectifs.
Le chemin vers ces ressources se voile parfois de résistances émanant de l’histoire des protagonistes. Or, dépasser ces barrières en maintenant le regard vers les objectifs, nous fait mécaniquement tourner le dos à une partie plus intime de ce qui la compose. Que cela soit en raison d’une méthode que l’on suit, d’une pratique institutionnelle (milieu universitaire entre autre primant le concept de formation stock versus la formation processus) d’une peur de se retrouver face à des émotions, de convictions, ou toutes autres raisons, ne pas savoir accueillir et faire avec ces barrières chargées généralement d’émotions, peut constituer un frein dans le travail réalisé.
En accompagnement individuel, j’ai travaillé une posture fondée sur l’approche centrée sur la personne de C Rogers qui implique l’accueil des émotions de part et d’autre mais j’avoue que je n’avais pas autant conscience de l’importance de la cultiver en position de formatrice ou d’intervenante face à des collectifs avant il y a 4/5 ans (première formation IFS et début d’une réflexion approfondie et mise en lien de mes expériences et nouvelles grilles de lecture).
Pour permettre la mobilisation de l’autre, il faut qu’il y ait rencontre au sens plein et entier du terme, la relation éducative est avant tout une relation humaine. Si on met à distance ses émotions et que l’on se retranche derrière ses méthodes, méthodologies… pas de relation humaine, pas de rencontre, juste un acte technique.
Si on ne touche pas l’autre et qu’on n’admet pas que l’autre nous touche, il n’y a pas de rencontre possible. Pas de parole incarnée qui soit et cela fait une vraie différence.
Je me souviens toujours d’un cours à la Sorbonne Nouvelle sur la recherche-action animé par Philippe Missotte au cours duquel il nous avait fait visionner une vidéo d’Henri Desroches dont il avait été l’élève. En préambule, son commentaire de présentation sur un registre neutre tout comme le début de la vidéo ne m’ont pas captivé. Puis Philippe Missotte, visionnant lui-même la vidéo a laissé l’émotion l’envahir jusqu’à pleurer et a commenté et complété les propos dans une parole habitée, incarnée, acceptant l’émotion et là pour moi tout a changé, c’était passionnant et donnait envie de marcher sur les pas de Desroche comme de Philippe Missotte ! Ma présence ici aujourd’hui doit beaucoup à cette séquence.
Pour apprendre, la pure rationalité ne suffit pas. Antonio Damasio comme les recherches actuelles en neurosciences le démontrent : les émotions sont indispensables aux processus rationnels tels que les prise de décision ou les apprentissages ce que les précurseurs de l’apprentissage expérientiel pressentaient.
Même si Piaget a principalement concentré ses recherches sur le développement cognitif, il a reconnu l’importance des émotions dans le comportement humain et leur rôle dans le développement de l’intelligence. Vygotski, lui, insiste sur la « sphère motivante de notre conscience », qui englobe les impulsions, les besoins, les intérêts, les mobiles, les affects et les émotions, et qui joue un rôle crucial dans le développement intellectuel et affectif.
Avant toute chose, il faut se mettre d’accord sur ce qu’est une émotion.
Comme l’ont souligné les psychologues Beverley Fehr et James A. Russell qui ont proposé une classification des émotions en 1984 : « chacun sait ce qu’est une émotion, jusqu’à ce qu’on lui demande d’en donner une définition » ! Phénomène à la fois familier et complexe.
D’après le dictionnaire Larousse, une émotion est une « Réaction affective transitoire d’assez grande intensité, habituellement provoquée par une stimulation venue de l’environnement. » « Assez grande », « habituellement » : on sent dans cette définition l’embarras des rédacteurs pour généraliser…
Une approche plus adaptée pour cerner le concept d’émotion consiste à en décrire les différentes composantes. Mail agressif d’un collègue, vidéo attendrissante d’un chaton, … Toute émotion est liée à un événement déclencheur. Lequel, selon les individus et le contexte, va provoquer des réactions émotionnelles spécifiques. Tout dépend de l’évaluation de la pertinence du stimulus et de sa valeur : positive ou négative, agréable ou désagréable.
Vient ensuite l’expression de la réponse émotionnelle, qui peut se traduire de plusieurs manières : modification de l’expression du visage, de la voix, de la posture (expression motrice) ; modifications physiologiques : accélération du rythme cardiaque, de la respiration, de la sudation, sécrétion d’hormones… (réponse périphérique) ; mouvement d’approche ou d’évitement, de fuite ou d’attaque (tendance à l’action) ; ressenti conscient d’une émotion (sentiment subjectif).
Comme l’a souligné le psychologue et économiste Daniel Kahneman, « un enjeu important va très probablement produire des émotions puissantes et des impulsions fortes à l’action ». Ajoutons que ce processus se déroule en un temps extrêmement court, devançant notre raisonnement.
Le modèle que nous venons d’exposer montre que les émotions lient intimement le cerveau et le corps. Il met aussi en valeur un processus dit d’évaluation cognitive (« appraisal process« ) d’une situation, qui précède le déclenchement et la différenciation des émotions.
Avec l’apparition de l’imagerie cérébrale fonctionnelle, les neuroscientifiques ont montré que certaines zones étaient indispensables pour activer telle ou telle émotion. C’est le cas de l’amygdale, structure en forme d’amande nichée au cœur du cerveau. Ces découvertes ont pu accréditer l’idée d’un « cerveau des émotions » ayant une activité autonome du « cerveau rationnel ». Le premier se localisant dans les parties les plus profondes et archaïques du cerveau, le second opérant dans le cortex, la partie la plus externe et la plus récente. Or, grâce notamment aux travaux d’Antonio Damasio, relatés dans son ouvrage le plus connu, L’Erreur de Descartes, on sait désormais que les émotions mettent aussi en jeu des zones corticales.
Contrairement à ce qu’on a longtemps cru, l’émotion n’est en rien opposée à la rationalité, et plus largement à la cognition. Les recherches de ces dernières années montrent au contraire que, dans la plupart des situations, les émotions facilitent les processus cognitifs. Elles mobilisent l’attention et renforcent la mémorisation. Ainsi, on se rappelle mieux les événements associés à une émotion forte : la plupart des gens peuvent dire, par exemple, ce qu’ils faisaient le jour où les tours du World Trade Center de New York se sont écroulées. Pour moi, quand l’annonce a été faite j’achetais du pain avec mon plus jeune enfant dans sa poussette et je revois dans les moindres détail le lieu comme les personnes qui y étaient!
Les émotions nous aident également à faire nos choix grâce à un processus brillamment exposé par Antonio Damasio. Confronté à un choix, notre cortex préfrontal, connecté à l’amygdale, génère des représentations fugaces des différentes options qui se présentent à lui. En plus de leur contenu informatif, ces images à peine formées réactivent, au sein du cortex orbitofrontal, des traces mémorielles des états du corps associés à des situations comparables. Ces états du corps représentent ce que Damasio appelle les « marqueurs somatiques ». Leur fonction est d’associer à chaque représentation une réaction corporelle distincte, positive ou négative. C’est ce qui nous permet d’opérer rapidement un choix, en écartant certains scénarios d’action et en en privilégiant d’autres. À contrario, Damasio a montré qu’un déficit de communication entre le cortex préfrontal et l’amygdale aboutissait à l’incapacité à prendre une décision personnelle un peu délicate…
Facebook a mené une étude sur la « contagion émotionnelle »
À présent que nous connaissons le poids des émotions dans la prise de décision, nous comprenons mieux pourquoi certains secteurs les utilisent pour tenter d’influencer notre comportement. C’est le cas, par exemple – et depuis fort longtemps – de la publicité, qui associe des mots, des images, des sons agréables à des marques, des produits et des services. L’objectif est simple : créer chez le consommateur des « marqueurs somatiques » favorables, lesquels s’activeront le jour où ce dernier aura un choix à faire entre plusieurs marques, produits ou services.
Les émotions sont aussi le carburant des réseaux sociaux où une vidéo, un tweet, une photo peuvent provoquer un buzz passionnel en un temps record. Il y a quelques années, Facebook, associé à des scientifiques des universités Cornell et de Californie à San Francisco, a mené une étude sur la « contagion émotionnelle ». L’étude, publiée dans la revue PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences), a montré qu’effectivement plus l’exposition à des messages négatifs était importante, plus les utilisateurs ciblés utilisaient de mots négatifs, et inversement. Selon les auteurs, Adam D. I. Kramer, Jamie E. Guillory et Jeffrey T. Hancock « les états émotionnels sont communicatifs et peuvent se transmettre par un phénomène de contagion, conduisant les autres personnes à ressentir les mêmes émotions sans en être conscientes.
Sachant que nos émotions influencent nos choix par des processus largement inconscients, que des acteurs plus ou moins bien intentionnés jouent sur nos peurs ou sur nos attirances pour influencer notre comportement, comment prendre de « bonnes » décisions ? C’est là qu’intervient « l’intelligence émotionnelle », concept popularisé dans les années 1990 par le psychologue américain Daniel Goleman. Cette faculté permet non seulement de gérer ses propres émotions, mais aussi de mieux décoder les émotions d’autrui, ce qui, dans une interaction entre deux individus, procure un avantage déterminant à celui qui en est doté. Dans le best-seller qui l’a rendu célèbre, Goleman a expliqué que cette forme d’intelligence était aussi importante dans la vie quotidienne que l’intelligence logico-mathématique et verbale, à la base du fameux QI, et, fort heureusement, que chacun pouvait la développer.
Toutes ces recherches et bien d’autres encore nous amènent à accueillir ces émotions comme autant de ressources : les miennes et celles des autres. Fredrickson et Joiner (2002), Positive Emotions Trigger Upward Spirals Toward Emotional Well-Being, parlent de « spirales positives du changement de style de vie » et démontrent qu’il existe un cercle vertueux entre les émotions positives, les motifs d’agir inconscients et les comportements favorables à la santé et au bien-être.
Si nous prenons soin des émotions vécues en formation ou dans l’accompagnement, nous pouvons particulièrement faciliter le développement des personnes que nous formons ou accompagnons. Il ne s’agit bien sûr pas de les instrumentaliser ce qui supposerait que l’on en joue mais d’abord de reconnaître que les émotions ne s’arrêtent pas à la porte de la salle de cours ou du bureau où l’on accompagne. Elles y entrent et travaillent avec nous. Au lieu de les repousser, mieux vaut les apprivoiser !
Et aussi parfois de les verbaliser, ce qui crée de la proximité avec les personnes formées/ accompagnées : « je suis touchée » et permet de ne pas être submergée. Quand par exemple je perds le fil de ma pensée, verbaliser ce qui se passe pour moi crée immédiatement un échange avec le groupe : je leur dévoile mon humanité et touche de ce fait la leur ! Inversement, permettre au groupe et à chacun dans le groupe de verbaliser une émotion liée à la formation / l’intervention et en tenir compte modifie complétement l’implication ; un des groupes d’étudiants que j’avais l’année dernière en Master 2 adhéraient à cette proposition et si je les compare à un autre groupe que j’ai eu dans la même université qui étaient uniquement sur un registre technique et méthodologique, au-delà de l’ambiance dans la salle, le résultat en fin d’année a été vraiment très différents et penche clairement en faveur des premiers !
C’est remettre de l’humain dans la relation.
Problématique sous-jacente : frontière entre mise en scène/ entrée en scène des émotions et manipulation, quelle éthique ? comment rester professionnel ?
Bibliographie :
Damasio R.Antonio, Sentir et savoir, éditions Odile Jacob, 2023.
Delory Monberger Christine, Éprouver le corps, corps appris, corps apprenant ; éditions Ères 2016.
Fehr Beverley et Russell James A., https://books.openedition.org/septentrion/50994 .
Goleman Daniel, L’intelligence émotionnelle, J’ai lu, 2014.
Piaget Jean, Psychologie et pédagogie, éditions Galimard, Folio essai, 1988.
Schwartz Richard, Petit guide de la thérapie IFS, éditions Quantum Way, 2024.
Vergnaud Gérard, Vygotski Lev Pédagogue et penseur de notre temps, Hachette éducation, 2000.
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